Thriller – Chapitre 1

Mars 1998. Evaluations

Je suis psychologue, spécialisée en psychopathologie clinique. En langage clair, j’exerce mes talents dans l’étude et le diagnostic des troubles du comportement. Mes patients sont ensuite orientés, soit vers un psychanalyste et son divan freudien, soit vers un psychiatre et son hôpital. Partagée entre mon cabinet privé en province, et une permanence à Paris, je passe quand même 90% de mon temps à Caen, en Basse Normandie, contre seulement deux allers retours par mois dans un centre médical au pied de la gare Saint Lazare. Je fais un métier qui me plaît ! Ma situation offre l’avantage de faire face à un panel relativement large de pathologies et de troubles psychologiques, évitant à la routine de s’installer vraiment. Les pathologies se transmettent souvent de génération en génération. Non par hérédité génétique exclusivement, mais parfois aussi par simple imitation. Ces troubles peuvent évoluer ou s’atténuer, voire même s’amoindrir considérablement jusqu’à disparaître en apparence pour une durée indéterminée. Mais une trace subsiste toujours, tapie au fond des êtres. Dans le meilleur des cas une trace consciente : dans les souvenirs. Dans le pire, une trace inconsciente, du domaine de l’indomptable, de l’imprévisible, se transformant parfois en incommensurable piège, à la mesure des capacités du cerveau humain, illimitées ! La psyché des êtres humains ignore la condition sociale, elle exerce ses mécanismes indifféremment chez les pauvres comme chez les riches, chez les prolétaires comme les aristocrates. Le seul critère de variation pourrait être relatif au taux de divorce, un corollaire du taux d’urbanisation. De fait, la région parisienne affiche le taux de divorce le plus élevé. Les deux jours par mois, rue de Turin, sont un peu comme les classes de neige de mon fils : c’est toujours du travail, mais dans un cadre ludique et sportif et cette partie de boules de neiges, à jongler avec les susceptibilités et vanités de mes collègues parisiens, se termine toujours par un tour dans les galeries marchandes avant de rentrer, comme une médaille en fin de séjour ! Bref, je ne m’ennuie jamais !

Mon cabinet, situé dans la rue des Ecuyers, à Caen, affiche l’attrait indéniable de pouvoir se soustraire aux codes sociaux du travail à plusieurs. Nous ne sommes que deux associées, se partageant une clientèle très différente. Ma consœur s’occupe des problématiques de l’enfance. Pour ma part je préfère la difficulté directe, plutôt que d’être confrontée à des adultes récalcitrants, les parents. Il est parfois nécessaire de s’occuper d’abord des parents avant de s’occuper de l’enfant. Dans notre métier, l’action commerciale est réduite à sa plus simple expression : la motivation de l’interlocuteur. « le voulez-vous, oui ou non ? » et les parents parfois à la source du problème, les convaincre de la nécessité d’une thérapie à leur endroit, revient à vouloir abreuver un âne qui n’a pas soif. Vous risquez au pire le coup de sabot, comprenez l’agression verbale, votre initiative interprétée comme une surenchère commerciale, au mieux le froncement de sourcils de parents insatisfaits, grimaçant leur signature sur un chèque, avant de disparaître à jamais ! J’ai donc opté très tôt pour une spécialisation s’adressant aux adultes et non aux enfants, d’autant plus passionnante que les pathologies peuvent être très diverses. Cet éventail comportemental s’exprime aussi par la variété des évolutions de ces troubles, soumis à leur environnement, et leur expression constatée… ou pas. Les malades mentaux se font connaître, comme les radiographies d’un processus tumoral, en noir sur un fond blanc, souvent trop tard, dans les manchettes des journaux.

Les jours où l’activité décline, je pars remonter la rue Caponière, flâner devant les vitrines des quelques boutiques. « Sweet Home », la devanture est avenante, les meubles, de bonne facture, sont adroitement mis en valeur dans un espace pourtant réduit. Le patron ne franchira sans doute jamais le palier d’un cabinet de psychologue. Les « âmes-socles », les piliers parfaitement équilibrés, je les ai toujours flairés facilement. Ils ont cette assurance profonde, ce fondement solide qui transparait dans leurs yeux, comme dans leurs gestes ou leurs postures. Ce commerçant ignore sans doute combien son enseigne est évocatrice pour une psychologue. Les malades mentaux ont tous ce point commun : ils n’ont pas eu de véritable « sweet home » durant leur jeunesse, celui où des parents aimants vous rassurent et vous encouragent sur votre propre valeur autant que sur vos réalisations.

« S’il vous plait….surtout n’oubliez pas, vous laisserez la porte ouverte en partant tout à l’heure, d’accord ? C’est important, merci. » Il est 18h00, nous sommes lundi, un jour de semaine consacré plutôt aux paperasses qu’aux entretiens, les habitués étant plus souvent disponibles les mercredis s’ils ont des enfants, ou les weekends pour tous les autres. Sans pour autant être une indécrottable incompétente, notre assistante est une perle… de distraction ! Nous l’avons gardé non pas pour ses qualités professionnelles mais pour la joie qu’elle met à l’ouvrage. Que le soleil brille ou qu’il tombe des giboulées, en été comme en hiver, elle arrive tous les matins le sourire aux lèvres et inonde l’espace de sa bonne humeur et de sa joie simple, pour le restant de la journée. Dans la salle d’attente d’un psychologue, la bonne humeur est une denrée rare, qu’il convient d’économiser, de cultiver, de stocker, de multiplier comme les cellules d’un gamète humain dans l’utérus d’une femme enceinte.

Ce soir, j’ai rendez-vous avec une dénommée Tess Delatour. Un appel très concerné d’une collègue, ancienne voisine des bancs de l’université, spécialisée auprès des cabinets de placement et recrutement. Elle m’avait annoncé, en fin de journée et d’une voix alarmée, que l’une de ses collègues traversait un cauchemar conjugal, semblait-il, depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Tess a l’aspect égaré de la proie écoutant l’hallali. Résignée et douloureuse à la fois, sa voix autant que son énergie vitale semble rapetisser à mesure qu’elle avance vers moi. De petite taille, bien qu’harmonieuse dans ses formes, elle paraît, tel un pantin de bois à qui il manquerait une ficelle, désaxée, sur le seuil de mon bureau. Les épaules basses, le tailleur-pantalon froissé, de couleur aussi fade qu’une robe de bure. Elle cache de profondes cernes sombres derrière d’épaisses lunettes noires, plus efficaces pour disparaitre, que pour affronter les quelques rayons de ce soleil timide du mois de mars. Le mois de mars, c’est le mois des fous dans la croyance populaire. Quel augure formidable ! Ses boucles blondes ne suffisent pas à embellir une peau ravagée par le manque de sommeil. Les gestes sont saccadés, comme heurtés par une main invisible. Il était temps, elle semble au bout du rouleau ! Un bonsoir bredouillé du bout des lèvres laisse présager un torrent de larmes. C’est un cas d’urgence visiblement et le rendez vous risque d’être long.

— Vous permettez ? J’envoie un texto et je suis à vous. Asseyez-vous, j’en ai pour une minute.
— C’est ma collègue répond-elle mécaniquement. Elle m’a dit de venir vous voir… enfin…. que je DEVAIS venir…. Qu’il fallait que je vous parle de mon projet…
— Ca y est, je suis à vous. Un projet… ?… de quel projet s’agit-il ? lui déclarais-je dans un large sourire.
— Je dois me suicider samedi.