Un dimanche de septembre 2021, comme une étape.

Le ciel et la nature, le subtil et l’apparent.

Les bénévoles ça suffit, il préfère sa biographe!

Promenade dominicale

Temps de lecture 4min – les prénoms ont été modifiés.

Henri mon premier ‘biographé’ s’ennuie, fait des allers-retours en milieu hospitalier où des services lui sont proposés pour améliorer l’ordinaire d’une condition physique très dégradée par un AVC : kiné, ostéopathe, infirmière, thérapeute… etc. Après chaque alerte il est renvoyé à son domicile. À 83 ans, il se déplace lentement en fauteuil roulant d’un seul bras encore valide et sa femme, Marie-Hélène, à plus de 80 ans elle aussi, ne peut ni le porter ni l’emmener dehors. La rampe est trop raide et le fauteuil trop lourd. Je leur rends visite de temps à autre. Pas assez peut-être, car je cultive l’art des bonnes surprises. Habituer une personne de son âge à une visite régulière m’obligerait à être toujours au rendez-vous et le jour où j’ai un empêchement, je m’en voudrais de le décevoir, d’autant qu’il exprime souvent son impatience auprès de son épouse. À ne rien promettre, on ne déçoit jamais personne. À tous les âges la qualité vaut mieux que la quantité, n’est-ce-pas ?

Il m’a appelée jeudi dernier. Les bénévoles, ça suffit, il préfère sa biographe ! Son livre est terminé depuis longtemps, mais j’aime maintenir le lien et fêter les anniversaires, me rendre disponible pour eux, même si la prestation est bouclée et la biographie imprimée. Dans quel état serai-je à leur âge !? Cette fois, je vais rester trois heures chez eux. Une heure de promenade dehors, et Marie-Hélène peut se reposer, car il l’a empêchée de dormir la nuit d’avant. Elle me voit manœuvrer le fauteuil et m’explique :

  • — Il a voulu un siège plus large et Catherine l’a commandé. On l’a reçu cette semaine celui-là, mais… il passe mal les portes…
  • — Ah oui en effet, c’est juste juste !

Je passe la porte-fenêtre vers la terrasse à reculons pour atteindre la rampe et descendre le fauteuil jusqu’au portail.

Combien l’humain est beau, combien nous sommes égaux…

promenade dominicale chemin de halage
Promenade dominicale en bordure de Seine

Il m’arrive de rêver à les réunir tous ces biographés, leur montrer combien l’humain est beau, combien nous sommes égaux dans nos malheurs, combien l’important c’est le cœur, quand on veut bien regarder à l’intérieur comme disait Saint-Exupéry. Henri s’est fait vacciner bien sûr. Deux injections qui ne lui ont strictement rien fait. L’emmenant vers les bords de Seine, je lui déclare :

  • — En ce qui me concerne, les vaccinés qui sont contre le passe sanitaire, ceux-là ont tout mon respect. Le vaccin, chacun fait ce qu’il veut, mais le passe franchement… Qu’en pensez-vous ?

  • — Vous avez raison, je suis bien d’accord. Ce passe sanitaire, ça empêche les gens de travailler.

Je m’en doutais un peu. Et puis nous partageons les mêmes idées souvent. Nous nous promenons sur le chemin de halage, lieu de promenade dominicale offrant un panorama sur les rives de Seine dont la clarté ravit les pupilles. Aujourd’hui n’est pourtant pas jour de soleil, mais le cours d’eau semble aspirer la moindre étincelle de lumière pour la refléter autour. Un concours de pêche est en cours.

  • — Alors ça mord ?

  • Pas tant que ça, on aimerait plus ! me répond l’inconnu.

Promenade dominicale une activité rafraîchissante
Même en fauteuil, il est possible d’apprécier un paysage à l’occasion d’une promenade

Je devine le sourire d’Henri me tournant le dos, assis dans son fauteuil. Il a toujours été plutôt timide et peu expansif. Nous avons fait demi-tour. Il est temps de rentrer, car le ciel s’assombrit. J’accélère. Je cours même pour monter la petite pente sans trop d’effort grâce à l’élan de la vitesse. Nous sommes arrivés au sommet, sa maison est en vue. Il me parle de sa femme, m’avoue être pénible avec elle, il lui demande parfois des choses inhabituelles, et elle l’envoie promener. « Il faut me supporter, je le sais bien!».

De fil en aiguille je lui demande :

  • — Henri, à ce sujet, j’ai une question pour vous. Vous me répondez ce qui vient, mais vous avez le droit de réfléchir un peu avant de répondre. D’après vous, le sentiment amoureux est-il de même nature que le sentiment filial ? Est-ce que c’est la même chose, aimer ses enfants et aimer sa moitié ?

Henri met moins d’une seconde pour me répondre sur un ton à la fois agacé et surpris :

  • — Non, ce n’est pas la même chose…

  • — Pourquoi ? Pour quelle raison serait-ce différent, l’amour filial et l’amour de l’autre ?

  • — Ce n’est pas la même chose voyons, nos enfants… Il grommelle quelque chose. Derrière lui, je ne capte rien.

  • — Je n’ai pas tout saisi, suis à moitié sourde, désolée ! Les enfants… vous dîtes ?

  • — Les enfants… ch…. sont….. notre….. réponse incompréhensible… Je finis par me pencher complètement sur le côté pour être sûre d’entendre son argument.

  • — Vous dîtes que c’est la chair de notre chair, c’est ça ?

  • — Les enfants, on a envie de tout faire pour eux, on a toujours envie de leur faire plaisir aux enfants…

  • — Et alors, l’être aimé, on a toujours envie de lui faire plaisir aussi, non ? Quand on aime, on voudrait tout le temps faire plaisir à l’autre… ?

Henri reste silencieux. Je sens les premières gouttes de pluie et reprends ma course. Nous rentrons devant quelques biscuits et du champagne que je leur ai apporté. J’ai quelque chose à fêter, car je participe à un salon en tant qu’auteure et nous restons à bavarder pendant encore deux bonnes heures. Ils me parlent des soignants qui demandent sans réfléchir si c’est normal que Henri ait la bouche de travers! La dernière fois, le couple a pouffé de rire. Ils me parlent de leurs filles, de la vie de couple, de la vie. Ce dimanche se terminera gentiment.

Dès le lundi, la semaine reprend et j’emmène mon fils à son piano. Il est 17h et le téléphone sonne. C’est Henri. Il a pensé à moi toute la nuit. Il n’a pas fermé l’œil et trouve ça étrange. Je doute que le sujet passe sanitaire l’ait beaucoup tourmenté. Henri est un ancien patron, directeur de structure dans une grosse PME devenue groupe mondial. Les grands esprits parlent des idées plus que des gens. Les grands cœurs finissent, comme Saint-Exupéry, par se questionner et comprendre de l’intérieur : L’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur.

Biographe-online.com, Suresnes le 6 octobre 2021